LA PUNITION SCOLAIRE (1) : ENTRE CROYANCES ET CRAINTES

(Francis Kaftel - 2004)

C’est à l’enseignant seul dans sa classe de décider de punir. Du moins c’est l’usage. Il a non seulement ce pouvoir mais aussi cette responsabilité qu’il ne partage avec personne et qu’il doit assumer. Quelle que soit sa décision (de punir ou non), il va prendre des risques. Des risques qui ne sont pas évoqués dans le dernier texte officiel concernant « l’organisation des procédures disciplinaires dans les collèges, les lycées et les établissements régionaux d’enseignement adapté » (1) comme si, peut-être, l’acte de punir était envisagé comme un acte purement mécanique, comme si il allait de soi. C’est pourtant loin d’être le cas. Il existe de nombreux obstacles à la prise de décision (sans compter ceux liés à sa mise en œuvre). Mon objectif n’est pas de permettre à la punition d’exister davantage et/ou lui conférer une plus grande légitimité qu’elle a déjà institutionnellement. L’intérêt est ici de parler de ces obstacles et d’enrichir la réflexion sur la façon d’aider, un peu, l’enseignant à retrouver sa liberté de punir ; non pas pour en abuser mais pour, justement, lui permettre de l’exercer quand il le faut sans crainte ni souffrance, dans le respect de soi et de l’élève.   

 Rien n’empêche en apparence un enseignant de punir un élève pour manquement à une obligation de respect du règlement intérieur ou du fonctionnement de sa classe. L’institution donne ce pouvoir. Je suis toujours frappé par la réticence de certains collègues à sanctionner alors que d’autres se sentent parfaitement à l’aise vis à vis des punitions. Que croient donc ces enseignants ? Que craignent-ils ? Entre croyances  et  craintes voici quelques hypothèses.

Punir c’est échouer dans son rôle d’enseignant ? Punir c’est prendre le risque d’être identifié par « l’administration » comme  un  enseignant qui ne sait pas « tenir sa classe ». Punir c’est prendre le risque de perdre le lien avec l’élève. Punir c’est prendre le risque d’affronter la colère de l’autre, de rentrer en conflit. Punir c’est un acte « (trop) violent ». Punir c’est… ce que l’enseignant vous dira ou ne vous dira pas si vous le questionnez. Ces quelques croyances (2), énoncées parmi d’autres, limitent le pouvoir d’action de l’enseignant. En amont de ces croyances c’est la personne qui est en jeu et son désir de se sentir en sécurité et de conserver une image de soi suffisamment élevée pour agir en accord avec ce qu’elle est vraiment. Ce non agissement protège, en quelque sorte, la personne qu’est l’enseignant et, paradoxalement, peut l’empêcher d’assumer pleinement son rôle d’éducateur. Nous touchons là ses valeurs hautes, son identité. Derrière le personnage de l’enseignant, il y a une personne, derrière la fonction il y a l’être. Que faire alors ?

Permettre à chaque enseignant d’identifier les fondements réels ou imaginaires de ses croyances qui peuvent être limitantes et favoriser un travail de transformation, du moins d’aménagement. Identifier dans le système les éléments (3) qui agissent comme amplificateur et alimentent ces croyances. Développer une réflexion sur l’impact que ces croyances personnelles et / ou d’enseignants ont sur sa pratique professionnelle. Lui donner accès à plus de sécurité et de soutien. Est-ce possible ?

Sans doute et d’abord en lui offrant un cadre repérable relatif aux mesures disciplinaires tant au niveau national qu’au niveau de l’établissement proprement dit. Dire clairement ce qu’il peut faire et ne pas faire. Lui fixer des limites pour qu’il cerne ses possibles et échappe à l’arbitraire. Puis, à travers l’utilisation d’outils d’intervention, lui permettre de parler de soi, de sa pratique, de son environnement,  dans un espace garantissant bienveillance et sécurité ; lui permettre d’identifier et travailler sur ses valeurs, ses croyances, ses représentations. Enfin, l’inscrire dans une réelle dynamique de réflexion sur l’acte lui-même.

(1) Je ne ferai pas de distinction entre l’acte de punir et l’acte de sanctionner qui, à mon sens, revêtent une même réalité même si le BO n° 8 du 13 juillet 2000 distingue les punitions scolaires des sanctions disciplinaires. Les punitions scolaires sont des « mesures d’ordre intérieur » (chapitre 2.2) et, à la différence des sanctions, ne font pas l’objet d’une échelle prévue par décret. Elles peuvent être formulées dans le règlement intérieur de l’établissement. Modifié par la circulaire du 19/10/2004.

(2) Les croyances sont des conclusions que chacun fait à diverses étapes de sa vie.  Elles conduisent à des décisions qui, elles-mêmes, induisent des comportements spécifiques. Une croyance n’est ni bonne ni mauvaise dans l’absolue. Elle peut présenter un caractère limitant dans un certain contexte ou être favorisante dans un autre. La perception de la réalité est intimement sous dépendance de nos croyances.

(3) Relatif à l’environnement, les personnes, les relations

BIBLIOGRAPHIE : DEFRANCE B. (1999) : Sanctions et discipline à l’école, Paris, Syros.