DES PETITS CONTES

 

A lire et à relire

L'ARBRE

LES PIERRES

LA DIGUE

LA PAILLE

LE LAC

 

 

L'ARBRE

Une fois par an, un propriétaire descendait dans son jardin pour y cueillir les fruits qu’il espérait nombreux et généreux. Une année, il fut si déçu qu’il convoqua ses jardiniers. « Il faut que cela change ; trouvez des moyens de rendre mon arbre tel que je le souhaite ». Et il partit. L’année suivante, le propriétaire revint sous son arbre et constata que le nombre de fruits avait encore diminué. Furieux, il convoqua ses jardiniers et leur dit : « mon arbre est en danger. Il faut que cela change ; trouvez des moyens de rendre mon arbre tel que je l’ai connu ». Et il partit. L’année s’étant écoulée, il arriva au pied de son arbre qui ne comportait plus que quelques fruits. Furieux, il convoqua ses jardiniers : « encore une année comme celle-ci et je n’aurais plus de fruit. Il faut que cela change ». Et il partit. Une année passa encore. L’arbre n’avait donné aucun fruit. Furieux il convoqua ses jardiniers. Les jardiniers ne vinrent pas. Ils étaient partis. Les choses avaient changé.

Francis Kaftel

LA DIGUE

Au bord de mer, là où l’eau ne se laisse pas dompter, vivait une famille. Un jour, le père reçu une lettre l’informant que le niveau de l’eau montait dangereusement. Il lui faudrait prendre des dispositions pour protéger sa maison. Immédiatement, il se mit  à ramasser des matériaux de toute sorte dans l’optique de construire un barrage. Il choisit les pierres qui, selon lui, résisteraient le mieux à l’eau. Son stock était devenu si imposant qu’il se voyait au loin, à des kilomètres. Sans relâche, de l’aube au crépuscule, il partait explorer d’autres endroits pour sa quête. Une nuit, l’eau rentra dans sa maison à si grande vitesse qu’il n’eut le temps que de sauver femme et enfants. En quelques jours, on ne vit plus aucune trace ni de ses pierres ni de sa maison.

Francis Kaftel

LA PAILLE

Dans une contrée lointaine, en des temps reculés, vivait un sage. Son âge ? Nul ne le savait. Tous les matins, silencieux, il traversait le village pour aller puiser l’eau du puit dont il avait besoin pour la journée. Le seau  rempli était lourd et l’obligeait chaque fois à s’arrêter un moment pour souffler. Il se reposait d’ailleurs toujours au même endroit, à proximité d’une  ferme comme il y en avait beaucoup. Sous le toit de cette ferme vivaient quatre générations. Au milieu de la cour  se dressait un énorme tas de paille. Le sage l’avait toujours vu là. Et chaque fois qu’il reprenait son souffle, il voyait l’un des membre de la famille s’activer autour de la paille. Intrigué, il finit un jour par demander à l’arrière grand-père qui se trouvait là ce qu’il faisait. « Je cherche » lui répondit-il  sans s’interrompre. Silencieux, le sage reprit son chemin. Le lendemain, ce n’était plus l’arrière grand-père qui était dans la cour mais son fils. Le sage se rapprocha et lui demanda « que fais-tu là ? ». «  Je cherche » lui répondit-il sans s’arrêter pour autant. Silencieux, le sage repris son chemin. Un jour passa de nouveau. A la place du grand-père, il vit le père. Le sage en s’approchant lui demanda « que fais-tu là ? ». «  Je cherche » lui répondit-il sans s’interrompre. Le sage repartit son chemin sans dire mot. Un jour s’était encore écoulé. Près de la paille, le fils avait pris la place du père. Le sage s’approcha du jeune enfant et lui posa la même question qu’il avait déjà posée à l’arrière grand-père, au grand-père et au père : « que fais-tu donc là ? ». « Je cherche » répondit-il sans cesser pour autant son activité. Le sage le regarda fixement et lui posa une seconde question : « pourquoi cherches-tu ? ». Le jeune garçon fut surpris et s’arrêta un moment. Puis il répondit naturellement «  parce que mon père m’a dit de chercher ».

Francis Kaftel

LE LAC

Dans une région reculée d’Asie, au bord d’un lac dont nul ne percevait l’étendue, avait été édifié un temple destiné à accueillir et former les futurs sages du pays. Chaque matin un maître et son novice allaient s’asseoir à l’extrémité de la jetée. « Que vois-tu ? » demanda le maître à son jeune novice. Ce dernier regarda fixement au loin. « L’horizon » répondit-il à son maître qui resta silencieux. Le lendemain, le maître de nouveau posa la question « que vois-tu ? ». Le disciple scruta non plus l’horizon mais le lac et répondit « de l’eau ». Le maître resta une nouvelle fois silencieux. Les mois et les années continuèrent à passer. Chaque jour sans exception, le maître avait continué à amener son disciple au bord du lac. Et chaque fois, sans exception, il lui avait posé la même question. Aux innombrables réponses que le disciple lui avait apportées, il était resté silencieux. Des mois et des années passèrent encore. Le disciple avait grandi. Il était devenu le plus instruit de la sagesse des anciens. Ce jour là, alors qu’il venait de s’asseoir au bord du lac, le maître lui demanda « que vois-tu ?». Cette fois-ci, le disciple ne regarda pas devant lui mais se tourna vers son maître. « Pourquoi me poser-vous cette question ? ». Le maître sourit. « Demain, tu partiras du temple, ta formation est achevée ».

Francis Kaftel

LES PIERRES

Un jour, le seigneur de la forêt informa ses sujets ; une audience royale au palais aurait lieu pour y débattre d’une question de la plus haute importance. Il y avait urgence et tous les animaux firent bientôt leurs préparatifs de départ. Le chemin le plus court passait par un canyon étroit bordé de hautes falaises. Le premier à s’y présenter fut le paresseux. Il était parti en avance sachant qu’il lui faudrait plus de temps pour arriver. A mi-parcours, il constata que le canyon avait été bouché par la chute d’énormes blocs de pierre. Il s’arrêta, réfléchit et s’assit. Peu de temps après, arriva la fourmi. Elle aussi s’arrêta, réfléchit puis grimpa sur les rochers l’un après un l’autre afin de poursuivre sa route.  C’est alors que se présenta le serpent. Après un temps de réflexion profond, il s’enfonça dans la terre pour ressortir là où plus rien ne pourrait faire obstacle. Le dromadaire, arrivé entre-temps, réfléchissait lui aussi puis, tranquillement, fit demi tour. Il s’en allait prendre un chemin plus long. L’oiseau, à peine posé, quitta le sol et s’éleva si haut qu’il finit par retrouver l’horizon. Enfin, arriva l’éléphant. Stoppé net dans sa progression, il semblait pensif. On vit alors sa trompe saisir une des pierres pour la déplacer plus loin. A la fin, plus aucune d’elles ne gênait le passage. Il s’apprêtait à repartir lorsqu’il entendit  une voix venue d’en bas : « Accepterais-tu de me porter ? Je dois, comme toi, me rendre à l’audience du roi ». L’éléphant regarda le paresseux, puis, délicatement, le saisit avec sa trompe afin de le déposer sur son dos. 

Francis Kaftel